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France | Jacques Fesch, le condamné à mort qui pourrait être réhabilité et béatifié

Jacques Fesch

Ce vendredi, le Conseil constitutionnel n'a pas estimé contraire à la Constitution la non réhabilitation judiciaire des condamnés à mort. Il était saisi par le fils de Jacques Fesch, guillotiné en 1957, qui avait trouvé la foi en prison, à tel point que l'Église envisage de le béatifier.

Le Conseil constitutionnel a estimé ce vendredi matin que l'impossibilité de réhabilitation judiciaire des condamnés à mort n'était pas contraire à la Constitution. Toutefois, il a recommandé au législateur d'instituer une procédure particulière pour les ayants-droit des personnes condamnées à mort. La possibilité d'une réhabilitation judiciaire de Jacques Fesch n'est donc pas complètement écartée.

En 1957, Jacques Fesch a été exécuté à la guillotine à l’âge de 27 ans. Il avait été condamné à mort quelques mois plus tôt par la Cour d’assises de la Seine pour avoir tué un policier après le braquage d'un agent de change en 1954. En prison, il s’était converti à la religion catholique et avait écrit de nombreuses lettres, pour son avocat, sa belle-mère et un ami, publiées post mortem, dans lesquelles il raconte notamment son rapport à la foi. Après la publication de ces lettres, Jacques Fesch est considéré par l'Église comme un modèle de repentance, au point que le cardinal-archevêque de Paris Jean-Marie Lustiger a engagé en 1987 une procédure de béatification, à la demande de plusieurs prêtres. Elle est toujours en cours d’instruction. Aujourd’hui, le fils de Jacques Fesch, Gérard, demande la réhabilitation judiciaire de son père, 66 ans après le début de cette affaire. 

"Une jeunesse dorée"


Comme le titrait le journal France Soir le 2 avril 1957, Jacques Fesch a bénéficié d’une "jeunesse dorée". Il a grandi à Saint-Germain-en-Laye "où ses parents possédaient une riche propriété", raconte à l’époque le journaliste Jean Laborde.

Son père, Georges, était directeur de banque à Bruxelles. "Cultivé, fin, intelligent" écrit France Soir, il est aussi décrit par Alex Ancel du Parisien libéré, dans un article du 26 mars 1957, comme un personnage "très autoritaire, très orgueilleux [et qui] avait rendu ‘l’ambiance familiale détestable’". Lors de son procès, les différents comptes-rendus d’audience publiés dans la presse dressent un portrait au vitriol de cet homme : "une loque", "un démoniaque", "un être incontestablement infernal" qui a failli à l’éducation de son enfant. Juste après l’arrestation de Jacques Fesch, un psychiatre parisien cité par l’Aurore le 27 février 1954 déclare que le cas de Jacques Fesch est "l’illustration tragique de la carence d’une certaine éducation". Devant la cour, le père, Georges, qualifie son fils, Jacques de "pauvre type".

La mère de Jacques Fesch est décrite comme une femme aimante, profondément attachée à son fils, qui n’a pas hésité à lui donner un million de francs pour lui permettre de fonder une entreprise de chauffage. Une somme que le jeune Jacques dépense pour s’acheter une luxueuse voiture. Car le jeune homme "doux, timide, sympathique", comme le décrivent ses connaissances est aussi un "paresseux" et "bon à rien", rapportent les journaux. Il est renvoyé des établissements scolaires qu’il fréquente à Saint-Germain-en-Laye et refuse de travailler pour son père qui lui propose un poste de représentant de napperons d’osier venant de Tahiti. Jacques Fesch se marie à 20 ans, avec l’une de ses amies d’enfance, tombée enceinte lors de son service militaire. Un mariage que réprouve sa famille, profondément antisémite, la jeune fille a des origines juives. Le jeune homme, oisif, se désintéresse du poste offert par son beau-père, commerçant en charbon, et est mis à la porte par sa belle-famille. Il retourne donc vivre chez sa mère, alors séparée de son père.

Le rêve d’un tour du monde en bateau


Le jeune Jacques Fesch se met alors à rêver. Il rêve de tout quitter pour rejoindre les îles Galápagos en bateau. "Quand j’ai décidé d’acheter mon bateau, c’est que je n’envisageais plus rien. Je voulais me sortir de ma position en employant des moyens lâches de fuite. C’était une façon de m’évader. La représentation des napperons de paille, c’était inacceptable, vous pensez bien. J’ai pensé naviguer", déclare Fesch à son procès, comme le rapporte Madeleine Jacob, dans les colonnes de Libération le 4 avril 1957.

Début février 1954, il a alors 24 ans et se rend à La Rochelle pour se renseigner auprès d’un constructeur de voiliers qui lui indique le prix pour un bateau de 10 mètres : 2,2 millions de francs, dont le tiers doit être versé à la commande, avant le mois suivant. Jacques Fesch promet de revenir avec l’argent et se lance dans un plan pour réaliser son rêve. Comment obtenir rapidement la somme ? L'idée lui vient de braquer un négociant en or. Fesch en parle à ses deux amis, jugés avec lui au procès et qui pensent à un jeu, justifient-ils pour leur défense, et ne le prennent pas du tout au sérieux. Mais Fesch se rend chez un changeur, M. Silberstein, situé dans le quartier de la Bourse à Paris, et commande l’équivalent de 2,2 millions de francs en pièces d’or. Elles seront prêtes le lendemain. 

Du fils de bonne famille au gangster


C’est ainsi que tout bascule. Comme convenu, Jacques Fesch retourne le lendemain chez le négociant, avec l’un de ses amis, qui pense toujours à une farce. Dans sa mallette, un revolver, un marteau et du fil électrique pour ligoter le changeur. Profitant que le fils de ce dernier sorte pour récupérer les pièces dans la banque voisine, Jacques Fesch ouvre sa serviette. Son ami se rend compte du contenu et sort de la boutique en courant pour aller trouver la police. Pendant ce temps, Jacques Fesch attaque M. Silberstein en lui donnant deux coups de crosse et s’empare de l’argent disponible dans sa boutique. En voulant frapper une dernière fois le commerçant, une balle part et Fesch se blesse lui-même à la main. Les passants sont alertés par le bruit et la victime qui a réussi à s’extraire de sa boutique. L’agresseur prend la fuite et se réfugie dans un immeuble. En sortant, un policier l’intercepte. Jacques Fesch tire à travers son imperméable, la balle se loge dans son cœur, le gardien de la paix âgé de 35 ans meurt sur le coup. Pendant le procès, l'accusé assure avoir "perdu son sang-froid". 

"Je me suis affolé. Mon revolver est parti seul et je me suis blessé à la main. La vue du sang m’a rendu fou. Je suis parti en courant… Je suis d’abord monté en haut d’un immeuble… Je suis redescendu et je me suis trouvé en face d’un agent. Il a tiré et j’ai riposté. On m’a couru après et j’ai continué à tirer. J’ai perdu connaissance car la foule commençait à me lyncher", raconte-t-il aux juges comme le rapporte le journal France Soir dans son édition du 3 avril 1957. Jacques Fesch a en effet blessé un passant qui le poursuivait lors de sa fuite avant d’être arrêté dans sa course par des badauds dans les couloirs du métro Richelieu-Drouot.

Le jeune homme qui n'avait jamais eu de casier judiciaire est jugé trois ans plus tard par la cour d’assises de la Seine qui le condamne, le 6 avril 1957, jour de ses 27 ans, à la peine capitale. Sa demande de grâce refusée par le président Coty, Jacques Fesch sera exécuté par guillotine le 1er octobre de la même année. L’histoire aurait pu s’arrêter là si, lors des trois années de détention qui ont précédé son procès, Jacques Fesch n’avait pas rencontré la foi.

Trois années de prison et une conversion


Des articles d’archives que nous avons pu consulter, aucun ne mentionne la religion, pourtant omniprésente dans la vie de Fesch durant son incarcération. Seul le journaliste Jean Bernard-Derosne, dans L’Aurore du 5 avril 1957, évoque ces mots qui pourraient être sujets à interprétation : "On nous dit, on nous laisse entendre que Fesch connaît maintenant toute la mesure de ses crimes, qu’il s’est même lancé – avec le mûrissement de l’âge et de trois années de détention – à la recherche passionnée de sa vérité. Il paraît même qu’il a le désir d’essayer d’éclairer la justice sur son cas. Je n’en suis pas certain." 

Le chroniqueur judiciaire Frédéric Pottecher raconte dans l'émission L'Affaire Jacques Fesch", diffusée pour la première fois le 10 février 1973 sur France Culture : "Beaucoup de journalistes comme moi ont tout de suite senti que Fesch n’était pas un assassin comme on en voit beaucoup. C’était un garçon à part, nous avons parfaitement senti qu’il ne cachait rien. Un homme qui ne cache rien dans un box de cour d’assises, c’est très rare. Il avait une retenue et on s’est demandé ce qu’il y avait en lui. Ce qu’il y avait en lui, c’est ce que son avocat y avait mis, c’est-à-dire une certaine sainteté."

Dans un article du 14 avril 1994, l’Express écrit "ils savent, ou sentent [évoquant les chroniqueurs judiciaires], que celui qui est dans le box a changé en prison. Même si (par pudeur ?) Maître Baudet s’abstient, dans sa plaidoirie, d’invoquer l’évolution de Fesch vers le mysticisme."

Tout au long de sa détention, Jacques Fesch écrit des lettres (publiées post mortem dans trois livres : Dans 5 heures je verrai Jésus, Cellule 18 et Lumière sur l’échafaud) où il évoque ce basculement dans la foi. Dans l’une d’elles, il explique : 

"Ma conversion s’est faite progressivement. Un jour, je me suis aperçu que j’avais de nouveaux yeux et un spectacle que je n’attendais guère s’est imposé à moi. Jadis, le vrai dieu était pour moi une tradition sans importance, et voici qu’il est maintenant le seul qui compte. Il est au centre du monde, il surplombe mon être, il m’envahit tout entier. Et ma pensée ne peut plus éviter sa rencontre. Une main puissante m’a retourné (…). Son action n’est pas comme celle des hommes : elle est insaisissable et efficace. Elle me contraint et je suis libre." -- Jacques Fesch, dans l'une de ses lettres écrites en détention

Dans L’Affaire Jacques Fesch diffusée sur France Culture, le père Devoyod, alors aumônier à la prison de la Santé où est incarcéré Jacques Fesch, explique que la conversion du détenu s’est faite à la mort de sa mère. À l'annonce de la nouvelle, il demande à aller à la messe, ce qu’il n’a jamais fait avant, précise-t-il. Avant son procès, Jacques Fesch semble ne pas imaginer la possibilité d’être condamné à la peine de mort. Il évoque son avocat "excessivement religieux" et se demande si son défenseur, qu'il surnomme "la panthère de Dieu", n’estime pas qu’une grosse condamnation ne le purifierait pas davantage.

Quand il pense à la guillotine, il dit "vivre des mois avec une menace pareille suspendue sur votre tête, il y a de quoi se pendre tout de suite !" Pourtant, juste après son arrestation, Jacques Fesch avait lancé : "C’est atroce ce que j’ai fait ! Je mérite la guillotine. Tant pis pour moi. Je saurai avoir du courage !" Lors de son procès, il demande pardon à l’agent de change : "Je voudrais, monsieur Silberstein, vous exprimer tous mes regrets. Tout cela me poursuit, car j’ai prémédité tous mes actes." À l’issue de la plaidoirie de son avocat, il a également eu ces mots pour la mère du policier qu'il a tué : "Oh ! madame, vous êtes en droit de me haïr, mais je vous dis mes regrets les plus sincères comme à tous ceux à qui j’ai fait…" sans pouvoir achever sa phrase. 

Avant son exécution, Jacques Fesch passe par une longue période de privation de cigarettes et de chocolat. Il décide d’épouser religieusement sa femme, avec qui il n’était marié qu’à la mairie (car au moment du mariage, il évoquait déjà un futur divorce : "J’avais dit à ma femme en l’épousant, que bien entendu, nous divorcerions tôt ou tard. Il n’était pas question que je passe ma vie avec elle"). Le mariage est célébré par procuration, la veille de sa mort. Il demande également à ce que l’on retrouve son fils, Gérard, issu d’une relation avec une maîtresse, dont la lettre où elle disait lui pardonner l’avait ému aux larmes lors du procès. Dans l'une des toutes dernières lettres de Jacques Fesch, adressée à son avocat, il le remercie d'avoir été "l'homme de Dieu qui n'a pas cessé de diriger et ramener la brebis récalcitrante vers le bergerie de son père". "Vous m'avez donné Dieu", écrit-il, avant de signer "Votre frère en Dieu, Jacques". 

Vers la béatification et la réhabilitation ?


L’affaire resurgit 30 ans plus tard. En 1987, l’archevêque de Paris Jean-Marie Lustiger signe une demande d’enquête dans son diocèse avec pour objectif de béatifier celui qui avait découvert Dieu en prison. L'information ne sera confirmée que quelques années plus tard, à l’occasion d’une interview de l’archevêque dans les pages du Figaro du 24 décembre 1993. À l’époque, deux des trois recueils de lettres de Jacques Fesch ont été publiés : Lumière sur l’échafaud et Cellule 18. Des textes qui ont des retentissements sur les jeunes, d’après un article de l’Express en 1994. "Comme si le ‘cas Jacques Fesch’ aurait pu être le leur" déclare l'archevêque. L’article relate que lors des Journées mondiales de la jeunesse de Denver, en 1993, l’archevêque Lustiger avait cité Jacques Fesch afin de démontrer qu’il n’existe pas de "cas désespéré" ni de "déchéance irrémédiable".

Le père Jean-Michel di Falco, alors porte-parole des évêques de France, précise à la revue Spectacle du monde le 1er mars 1994 : "Déclarer que quelqu’un est saint n’est pas pour l’Église faire admirer les mérites de cette personne. C’est d’abord donner un exemple de conversion : de quelqu’un qui, quel que soit son itinéraire humain, a su entendre la voix de Dieu et se convertir. Il n’y a aucun péché trop profond pour que Dieu ne puisse rejoindre l’homme et lui proposer le salut." Le dossier est toujours à l’étude aujourd’hui. 

Gérard FeschLe nom de Jacques Fesch a refait surface ces dernières années, pour un dossier judiciaire, cette fois. Son fils, abandonné à la Ddass quelques jours après sa naissance, n’a été retrouvé que 40 ans plus tard, grâce au hasard d’un article de l’Express lu par une de ses collègues. S’engage une longue bataille judiciaire pendant plusieurs années pour qu’il récupère le nom de ce père biologique qu’il n’a jamais connu. Mais il ne s’arrête pas là. En découvrant son père, son crime, son chemin vers la foi, il entend le faire "réhabiliter". "Pas pour le déculpabiliser, explique-t-il au Figaro dans une interview le 21 janvier 2017. Il y a eu un jugement, je ne veux pas gommer le crime qu’il a commis. Mais je conteste l’injustice de la sentence, disproportionnée". Gérard Fesch évoque aussi une "feuille de délibération tronquée" lors du procès où les jurés avaient "accordé les circonstances atténuantes, ce qui aurait dû éviter [à son père] la peine capitale". "Si cette requête aboutissait, elle n'aurait qu'une portée symbolique" reconnaît Gérard Fesch dans une interview sur France Inter, le 4 février dernier.


La réhabilitation judiciaire n’est pas possible pour un condamné à mort. Une disposition contraire à la Constitution pour les avocats de Gérard Fesch, Éric Dupont-Moretti et Patrice Spinosi qui avaient donc saisi le Conseil constitutionnel d'une question prioritaire de constitutionnalité. Dans sa décision rendue ce vendredi, les Sages ont écarté "la critique tirée de la méconnaissance des principes d'égalité devant la loi et la justice et juge (...) que les dispositions contestées sont conformes à la Constitution". Autrement dit, l'impossibilité d'une réhabilitation judiciaire pour un condamné à mort n'est pas contraire à la Constitution. Toutefois, le Conseil constitutionnel indique également que l'interdiction de la peine de mort figure dans la Constitution. Par conséquent, "le législateur serait fondé à instituer une procédure judiciaire, ouverte aux ayants-droit d'une personne condamnée à la peine de mort dont la peine a été exécutée, tendant au rétablissement de son honneur à raison des gages d'amendement qu'elle a pu fournir." Une recommandation qui ouvre donc la voie à une possibilité de rétablir l'honneur des personnes condamnées à mort. 

Source: franceculture.fr, Fiona Moghaddam, 28 février, 2020


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