Skip to main content

Robert Badinter : L'exécution de Roger Bontems

Robert Badinter (1928-2024), avocat pénaliste, professeur de droit, homme politique, ministre, était également un farouche opposant à la peine de mort. 

Nommé garde des Sceaux (ministre de la Justice) à la suite de l'élection de François Mitterrand à la présidence de la République en mai 1981, il déploya une énergie considérable pour obtenir l'abolition de la peine capitale, votée par le Parlement français dès le mois de septembre 1981.

En 1965, Robert Badinter et Jean-Denis Bredin fondèrent un cabinet d'avocats, au sein duquel il exerça jusqu'en 1981. Son combat idéologique, moral et philosophique contre la peine de mort prit une ampleur plus aiguë et plus militante après l'exécution de son client, Roger Bontems, le 28 novembre 1972.

Lors d'une mutinerie à la centrale de Clairvaux en 1971, deux détenus, Roger Bontems et Claude Buffet, prirent en otage une infirmière et un surveillant pénitentiaire. Lorsque la police prit d'assaut l'établissement, Buffet égorgea les deux otages. Badinter assura la défense de Bontemps, et bien qu'il fut établi au cours du procès que seul Buffet avait porté les coups mortels contre les otages, les jurés décidèrent de condamner les deux hommes à la peine capitale.

Ci-dessous, un extrait du livre de Robert Badinter, "L'exécution", un récit biographique sur l'affaire Buffet-Bontems dans lequel il narre les dernières minutes et l'éxécution par guillotine de Roger Bontems.

"Nous arrivâmes. La rue de la [prison de la] Santé était barrée des deux côtés par des policiers. Nous nous arrêtâmes devant le barrage, déclinâmes nos identités, comme chez le président de la République. Il fallait exhiber nos laissez-passer, nos cartes d'avocat. Je pensais qu'il y avait là beaucoup de monde, des gendarmes, des civils, des policiers autour de la grande porte. Nous pénétrâmes comme d'habitude par la petite porte sur le côté, par où passent les avocats, les visiteurs. Quelques mètres encore, une autre porte à franchir. J'entrai dans la cour. La guillotine était là.

"Je ne m'attendais pas à la trouver tout de suite devant moi. Je m'étais imaginé qu'elle serait cachée quelque part, dans une cour retirée. Mais c'était bien elle, telle que je l'avais vue, comme chacun de nous, sur tant de vieilles photographies et d'estampes. Je fus surpris cependant par les montants, très hauts, très minces qui se découpaient sur la verrière, derrière elle. Par contraste, le corps de la machine me parut plus petit, comme un coffre assez court, Mais telle quelle, avec ses deux grands bras maigres dressés, elle exprimait si bien la mort qu'elle paraissait la mort elle-même, devenue chose matérialisée, dans cet espace nu. L'impression était encore renforcée par le dais noir, immense, tendu comme un vélum ou un chapiteau sur toute la cour. Il cachait ainsi la guillotine aux regards qui, d'en haut, auraient pu plonger sur elle. Ce dais qui dérobait tout le ciel transformait la cour en une sorte de salle immense, où la guillotine se dressait seule, comme une idole ou un autel maléfique. Les aides s’affairaient autour d'elle. Le symbole était aussi la machine. Et cet aspect mécanique, utilitaire, confondu avec la mort qu'elle exprimait si fortement, rendait la guillotine ignoble et terrible.

"Je passai à côté d'elle me refusant à ralentir ou à presser le pas, à la contempler ou à l'esquiver. Elle était bien le terme de Clairvaux. Buffet ne s'y était jamais trompé.

"Nous montâmes les marches derrière elle, qui menaient au bâtiment de l'administration. Nous gagnâmes le bureau du directeur. Il était plein de monde. 

(...)

Roger Bontems
"Bientôt cinq heures. Il fallait faire vite. Le directeur, courtoisement, me prit à part. Il y avait un problème. Lequel donc ? Qui allait-on exécuter en premier ? Buffet ou Bontems ? Une voix à côté de moi suggéra Buffet. Il y était préparé, il n'y aurait pas d'histoires. Je dis au directeur que j'allais en parler avec mes amis. C'était à nous de choisir. Nous nous retirâmes dans le couloir. Je posai la question. L'accord se fit aussitôt. Buffet attendait la mort. Bontems la grâce. Buffet ne pouvait fléchir. Quelle serait la réaction de Bontems ? Il fallait donc que pour lui l'attente soit la plus brève possible, que les choses aillent vite, très vite. Bontems passerait le premier. Je rapportai notre décision au directeur de la Santé. Il me regarda, parut préoccupé, mais ne dit rien. Peut-être avions-nous empiété sur la prérogative du bourreau, ou bien était-il choqué que ce soient les avocats qui décident du tour de la mort de leurs clients ? Nous étions au-delà des délicatesses. Nous avions gagné quelques minutes à vivre pour Bontems. C'était notre succès. Le seul.

"Je ne pouvais plus supporter ce bureau, ces présences. Je regagnai le couloir. L'aumônier de la Santé était assis sur une banquette, en complet gris foncé, à col rond. Je pris place à ses côtés. Il me demanda : "C'est votre première exécution ?" J'acquiesçai. C'était aussi son cas.

"Un monsieur couperosé passa, le chapeau sur la tête, suivi du directeur. Il avait l'air mécontent. C'était le bourreau. J'entendis : "Il faut y aller, il est temps." J'avais très chaud dans ce corridor. J'enlevai mon pardessus, allai le poser dans le bureau du directeur. Tout le monde en sortait en désordre. Je me hâtai de rejoindre le groupe, qui marchait à pas pressés. Nous franchîmes la première porte, entrâmes dans la rotonde. Je cherchai des yeux le surveillant-chef. Il n'était pas là. La marche s'accéléra encore. Les gardiens ouvraient les grilles très vite, nous avancions à grands pas, nous courions presque dans le couloir. C'était grotesque et sinistre à la fois. Le cortège s'immobilisa. Nous étions arrivés devant la cellule de Bontems. Un gardien faisait jouer le verrou à toute force. La porte s'ouvrit tout grand, la lumière jaillit. Bontems sauta du lit, torse nu. Il retenait son caleçon d'une main, ses yeux clignotaient. Je le vis sourire et j'entendis : "Alors c'est oui ou c'est non ?" Déjà la procureur de la République était dans la cellule. Il disait la phrase rituelle, du moins je le crois, car dans la confusion, il ressortait tandis que nous entrions Philippe et moi dans la cellule, avec des gardiens.

Robert Badinter
"Alors commença une chose extraordinaire. Philippe prit Bontems par le cou et lui parla. Ce n'était pas un discours, mais une incantation verbale où, sans cesse, revenait le mot courage. "Tu es bien, tu es formidable, tu as du courage." Je ne sais pas si Bontems comprenait tout ce que Philippe lui disait, à phrases décousues. Mais elles entraient en lui, le protégeaient, écartant la réalité. Seule importait la voix amicale, les mots familiers, cette tendresse secrète qui faisait irruption, dans cette cellule, et berçait Bontems au moment de mourir. Ce que Philippe accomplit en cet instant dépassa tout ce qu'un avocat peut espérer jamais atteindre au service de la défense. Il interdit à l'horreur d'entrer, il ferma Bontems à la peur, à l'angoisse, le protégea contre tant d'ignominie, comme une mère son petit. Et Bontems, magnétisé par cette tendresse, cette force que Philippe déversait en lui, continuait de sourire. Il avait mis ses lunettes, il enfilait sa chemise. Il voulait se rouler une cigarette, ne trouvait plus le tabac. Nous nous fouillons. Un gardien, vite, lui en tendit une déjà allumée. Maintenant, il était maître de lui, et, parce qu'il allait mourir, de nous aussi qui l'entourions. 

(...)

"Le gardien-chef, celui qui avait donné la cigarette, nous fit signe. Il était temps de quitter la cellule. Nous repartîmes, à travers les couloirs, les grilles ouvertes. Des gardiens ouvraient la voie, Bontems derrière eux, Philippe le bras autour de ses épaules, lui parlant toujours à voix basse. A la rotonde, il y avait déjà du papier, un stylo, des enveloppes tout prêts sur la table. Bontems s'assit. Il hésitait, la pointe levée. (...) Ce fut bref. Il devait sentir autour de lui cette hâte d'en finir, ou bien il ne voulait pas laisser la pensée de ses parents monter en lui, à cet instant. Philippe avait toujours la main sur son épaule. Bontems se leva, lui remit la lettre. Nous reprîmes notre marche jusqu'à la prochaine station.

"Dans une sorte de bas-côté, l’aumônier avait dressé l'autel. Le Christ tendait ses bras vers les grilles. Deux gardiens s'étaient placés chacun d'un côté du bureau recouvert du linge sacré, un peu en retrait, étrange présence en cet instant. L'aumônier attendait Bontems. Il le mena dans le fond, derrière l'autel. Nous nous arrêtâmes. Bontems était tout proche du prêtre. Il se confessait sans doute. A présent le prêtre lui parlait. Tout était silencieux. Je me retournai. Il y avait là des gardiens, des policiers, des gendarmes et le bourreau qui avait gardé son chapeau sur la tête. (...) Tous, et sans doute moi aussi, montraient une sorte de rictus. La lumière électrique durcissait encore leurs traits. Ils avaient tous à cet instant des gueules d'assassins. Seuls le prêtre et Bontems, qui recevait l'absolution, avaient encore des visages d'hommes. Le crime avait changé de camp.

"Bontems revint ver nous. Nous reprîmes encore une fois notre marche. Devant la porte vitrée, celle qui ouvrait sur la cour, une chaise était posée. Devant elle, nous nous arrêtâmes. Le gardien-chef, qui avait donné la cigarette, s'approcha, une bouteille à la main. C'était du cognac, Bontems accepta, vida le gobelet d'un seul trait. Et puis, à partir de cet instant, tout alla très vite. Le bourreau s'approcha. Bontems lui appartenait totalement enfin. Les aides, en bleu de chauffe, entourèrent Bontems. Il fut assis sur une chaise, ligoté, redressé, on tirait sur les liens à coups secs. Philippe lui parlait, il hochait la tête. Il fut empoigné. Philippe l'étreignit, je l'embrassai à mon tour. Déjà on l'entraînait. Je tendis la main vers lui, vers cette épaule nue, mais il était happé, emporté. La porte s'ouvrit. Philippe laissa échapper une plainte, la seule. Je me détournai. Nous entendîmes le claquement sec de la lame sur le butoir. C'était fini."

👉🏻 Extrait de L'Exécution, de Robert Badinter. Editions Grasset, 1973. L'ouvrage de Robert Badinter est disponible en ligne ici (format poche ou Kindle). Lien commercial fourni à titre indicatif sans but lucratif.

Illustration : La scène de l'exécution, tirée du film "Deux hommes dans la ville", de José Giovanni, avec Alain Delon et Jean Gabin (1973)

Source: Death Penalty News, Editor, February 16, 2024

_____________________________________________________________________










SUPPORT DEATH PENALTY NEWS





Most viewed (Last 7 days)

China executes 11 members of gang who ran billion-dollar criminal empire in Myanmar

China has executed 11 members of the notorious Ming family criminal gang, who ran mafia-like scam centers in Myanmar and killed workers who tried to escape, Chinese state media reported on Thursday.  The Ming family was one of the so-called 4 families of northern Myanmar — crime syndicates accused of running hundreds of compounds dealing in internet fraud, prostitution and drug production, and whose members held prominent positions in the local government and militia aligned with Myanmar’s ruling junta. 

Florida | Man convicted of leaving girl to be eaten by gators avoids death penalty

After about 4 hours of deliberations, jurors on Friday recommended Harrel Braddy should be sentenced to life in prison for the 1998 killing of 5-year-old Quantisha Maycock.  A South Florida man who dropped off a 5-year-old child in the Everglades to be eaten alive by gators nearly 3 decades ago was given a second chance at life as jurors recommended he should spend the rest of his life behind bars instead of being sent to death row. After about four hours of deliberations, jurors on Friday recommended Harrel Braddy should be sentenced to life in prison for the 1998 killing of 5-year-old Quantisha Maycock. 

Federal Judge Rules Out Death Penalty for Luigi Mangione in UnitedHealth CEO Killing

NEW YORK — A federal judge has dismissed two charges against Luigi Mangione, the man accused of assassinating UnitedHealthcare CEO Brian Thompson, effectively removing the possibility of the death penalty in the high-profile case.  U.S. District Judge Margaret Garnett ruled Friday that the murder charge through use of a firearm — the only count that could have carried a capital sentence — was legally incompatible with the remaining interstate stalking charges against Mangione.

Georgia parole board suspends scheduled execution of Cobb County death row prisoner

The execution of a Georgia man scheduled for Wednesday has been suspended as the State Board of Pardons and Paroles considers a clemency application.  Stacey Humphreys, 52, would have been the state's first execution in 2025. As of December 16, 2025, Georgia has carried out zero executions in 2025. The state last executed an inmate in January 2020, followed by a pause due to COVID-19. Executions resumed in 2024, but none have occurred this year until now. Humphreys had been sentenced to death for the 2003 killings of 33-year-old Cyndi Williams and 21-year-old Lori Brown, who were fatally shot at the real estate office where they worked.

California | Convicted killer Scott Peterson keeps swinging in court — but expert says he’s not going anywhere but his cell

More than two decades after Laci Peterson vanished from her Modesto, California, home, the murder case that captivated the nation continues to draw legal challenges, public debate and renewed attention. As the year comes to a close, Scott Peterson, convicted in 2004 of murdering his pregnant wife and their unborn son Conner, remains behind bars, serving life without the possibility of parole. His wife disappeared on Christmas Eve in 2002, and a few months later, the remains of Laci and Conner were found in the San Francisco Bay.

Death toll in Iran protests could exceed 30,000

In an exclusive report, the American magazine TIME cited two senior officials from the Iranian Ministry of Health, who stated that the scale of the crackdown against protesters on January 18 and 19 was so widespread that 18-wheeler trailers replaced ambulances. In its report, based on testimony from these two high-ranking officials, TIME revealed statistics that differ vastly from the official narrative of the Islamic Republic.

Oklahoma board recommends clemency for inmate set to be executed next week

A voting board in Oklahoma decided Wednesday to recommend clemency for Tremane Wood, a death row inmate who is scheduled to receive a lethal injection next week at the state penitentiary in McAlester.  Wood, 46, faces execution for his conviction in the 2001 murder of Ronnie Wipf, a migrant farmworker, at an Oklahoma City hotel on New Year's Eve, court records show. The recommendation was decided in a 3-2 vote by the Oklahoma Pardon and Parole Board, consisting of five members appointed by either the governor or the state's top judicial official, according to CBS News affiliate KWTV. Oklahoma Gov. Kevin Sitt will consider the recommendation as he weighs whether to grant or deny Wood's clemency request, which would mean sparing him from execution and reducing his sentence to life in prison without the possibility of parole.

The US reporter who has witnessed 14 executions: ‘People need to know what it looks like’

South Carolina-based journalist Jeffrey Collins observed back-to-back executions in 2025 after the state revived the death penalty following a 13-year pause Jeffrey Collins has watched 14 men draw their final breaths. Over 25 years at the Associated Press, the South Carolina-based journalist has repeatedly served as an observer inside the state’s execution chamber, watching from feet away as prison officials kill men who were sentenced to capital punishment. South Carolina has recently kept him unusually busy, with seven back-to-back executions in 14 months.

Florida's second execution of 2026 scheduled for February

Florida’s second execution of 2026, a man convicted of killing a grocery story owner, will take place in February. Gov. Ron DeSantis signed the death warrant Jan. 23 for Melvin Trotter, 65, to die by lethal injection Feb. 24.  Florida's first execution will take place just a few weeks earlier when Ronald Palmer Heath is set to die Feb. 10. Trotter was convicted of first-degree murder and sentenced to death in 1987 for strangling and stabbing Virgie Langford a year earlier in Palmetto. 

China executes another four members of powerful Myanmar-based crime family

China has executed another four members of a powerful Myanmar-based crime family that oversaw 41 pig butchering scam* compounds across Southeast Asia.   The executed individuals were members of the Bai family, a particularly powerful gang that ruled the Laukkai district and helped transform it into a hub for casinos, trafficking, scam compounds, and prostitution.  China’s Supreme People’s Court approved the executions after 21 members were charged with homicide, kidnapping, extortion, operating a fraudulent casino, organizing illegal border crossings, and forced prostitution. The court said the Bai family made over $4 billion across its enterprise and killed six Chinese citizens.